50 Ans d'indépendance, Henri ALLEG, Témoignage (4)

Publié le par Mohamed-Laid-Anas GUENDOUZ

images (7)       Derrière Charbonnier, j'entrai dans une grande pièce du troisième ou du quatrième 

étage : la salle de séjour du futur appartement. Quelques tables démontables ; au mur, des photos racornis de suspects recherchés, un téléphone de campagne : c'était tout l'ameublement. Près de la fenetre, un lieutenant. Je sus par la suite qu'il se nommait Erulin.

Un grand corps d'ours, bien trop grand pour cette petite tete aus yeux bridés de poupon mal réveillé et pour la petite voix pointue qui en sortait, une voix un peu mielleuse et zozotante d'enfant de choeur vicieux.

" Nous allons vous donner une chance, dit Charbonnier, tourné vers moi. Voici du papier et un crayon. Vous allez nous dire ou vous habiter, qui vous a hébergé depuis votre passage à la clandestinité, quelles sont les personnes que vous avez rencontrées, quelles ont été vos activités ..."

Le ton restait poli. On m'avait enlevé les menottes. Je répétai pour les deux lieutenants ce que j'avais dit à Charbonnier durant  le trajet en voiture : " Je suis passé dans la clandestinité pour ne pas etre arreté, car je savais que je faisais l'objet d'une mesure d'internement. Je m'occupais et je m'occupe encore des interets de mon journal. A ce sujet, j'ai rencontré à Paris MM. Guy Mollet et Gérard Jacquet. Je n'ai pas à vous en dire davantage. Je n'écrirai rien et ne comptez pas sur moi pour dénoncer ceux qui ont eu le courage de m'héberger ."

Toujours souriants et surs d'eux-meme, les deux lieutenants se consultèrent du regard.

" Je crois qu'il est inutile de perdre notre temps ", dit Charbonnier. Erulin approuva. Dans le fond, c'était aussi mon avis : si je devais etre torturé, que ce soit plus tot ou plus tard, quelle importance ? Et plutot que d'attendre, il valait mieux affronter le plus dur tout de suite.

Charbonnier était au téléphone : " Préparez une équipe : c'est pour une " grosse légume ", et dites à Lorca de monter ."

Quelques instants plus tard, Lorca entrait dans la pièce. Vingt-cinq ans, petit, basané, le nez busqué, les cheveux gominés, le front étroit. Il s'approcha de moi et dit en souriant : " Ah ! c'est lui, le client ? Venez avec moi." Je passai devant lui. Un étage plus bas, j'entrai dans une petite pièce à gauche du couloir : la cuisine du futur appartement. Un évier, un potager de faience, surmontés d'une hotte dont les vitres n'étaient pas encore placées : seule était posée la structure métallique. Au fond, une porte-fenetre camouflée de cartons rapiécés qui obscurcissaient la pièce.

       " Déshabillez-vous ", dit Lorca, et comme je n'obéissait pas : " Si vous ne voulez pas,  on le fera de force."

Tandis que je me déshabillais, des paras allaient et venaient autour de moi et  dans le couloir, curieux de connaitre 

le " client " de Lorca. L'un d'eux, blondinet à l'accent parisien, passa la tete à travers le cadre sans vitre de la porte : " Tiens, c'est un Français ! Il a choisi les " ratons " contre nous ? Tu vas le soigner, hein, Lorca !"

Lorca installait maintenant sur le sol une planche noire, suintante d'humidité, souillée et gluante des vomissures laissées sans doute par d'autres " clients ".

" Allez, couchez-vous !" Je m'étendis sur la planche. Lorca, aidé d'un autre,  m'attacha par les poignets et les chevilles avec des lanières de cuir fixées au bois. Je voyais Lorca debout au-dessus de moi, les jambes écartées, un pied de chaque coté de la planche à la hauteur de ma poitrine, les mains  aux hanches, dans l'attitude du conquérant. Il me fixait droit dans les yeux, essayant comme ses chefs de m'intimider.

" Ecoutez, dit-il avec un accent d'Oranie, le lieutenant vous laisse réfléchir un peu, mais après vous allez parlez. Quand on pique un Européen, on le soigne mieux que les " troncs ". Tout le monde parle, faudra tout nous dire - et pas seulement un petit morceau de la vérité, hein, mais tout ! ..."

         Pendant ce temps, autour de moi, des " bérets bleus " faisaient assaut d'esprit :

         " Pourquoi que tes copins ils ne viennent pas te détacher ? "

         " Tiens, qu'est-ce qu'il fait étendu là-dessus, celui-là ? De la relaxation ? "

         Un autre plus hargneux : " Faudrait pas perdre son temps avec des mecs comme ça. Moi, je les descendrais tout de suite . "

         Du bas de la fenetre soufflait un courant d'air glacé. Nu sur la planche humide, je commençais à trembler de froid.

Alors, Lorca, souriant : " Vous avez peur ? Vous voulez parler ?

         - Non, je n'ai pas peur, j'ai froid.

         - Vous faites le fanfaron, hein ? ça va vous passer. Dans un quart d'heure, vous allez parler gentiment . "

à suivre ...

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