50 Ans d'indépendance, Henri ALLEG, Témoignage (5)

Publié le par Mohamed-Laid-Anas GUENDOUZ

images (7)           Je restai là au milieu des paras qui plaisantaient et m'insultaient, sans répondre, m'efforçant de rester le plus calme possible.

- Enfin je vis entrer dans la pièce Charbonnier, Erulin et un capitaine. Grand, maigre, les lèvres pincées, la joue balafrée, élégant et muet : le capitaine Devis.

" Alors, vous avez réfléchi ? " C'était Charbonnier qui me posait la question.kenyon121a

- Je n'ai pas changé d'avis.

- Bon, il l'aura cherché ", et, s'adressant aux autres : " Il vaut mieux aller dans la pièce à coté, il y a de la lumière, on sera mieux pour travailler. "

Quatre paras saisissant la planche sur laquelle j'étais attaché me transportèrent ainsi dans la pièce voisine, face à la cuisine, et me déposèrent sur le ciment. Les officiers s'installaient autour de moi, assis sur des paquetages apportés par leurs hommes. " Ah ! dit Charbonnier, toujours très sur du résultat escompté, il me faut du papier et un carton ou quelque chose de dur en-dessous pour pouvoir écrire. " On lui tendit une planchette qu'il posa à coté de lui. Puis, prenant des mains de Lorca une magnéto que celui-ci lui tendait, il l'éleva à la hauteur de mes yeux et me dit, retournant l'appareil déjà cent fois décrit par les suppliciés :elechim_13.gif " Tu connais ça, n'est-ce pas ? Tu en as souvent entendu parler ? Tu as même écrit des articles là-dessus ? 

- Vous avez tort d'employer de telles méthodes. Vous verrez. Si vous avez de quoi m'inculper, transférez-moi à la justice : vous avez vingt-quatre heures pour cela. Et vous n'avez pas à me tutoyer. "

Éclats de rire autour de moi.

Je savais bien que ces protestations ne servaient à rien et que, dans ces circonstances, en appeler au respect de la légalité devant ces brutes était ridicule, mais je voulais leur montrer qu'ils ne m'avaient pas impressionné.

" Allez " , dit Charbonnier.

Un para s'assit sur ma poitrine : très brun, la lèvre supérieure retroussée en triangle sous le nez, un grand sourire de gosse qui va faire une bonne farce ... Je devais le reconnaître plus tard dans le bureau du juge au cours d'une confrontation. C'était le sergent Jacket. Un autre para ( Oranais sans doute, d'après son accent ) était à ma gauche, un autre aux pieds, les officiers tout autour et, dans la pièce, d'autres encore, sans tache précise, mais désireux sans doute d'assister au spectacle. 

Jacket, toujours souriant, agita d'abord devant mes yeux les pinces qui terminaient les électrodes. Des petites220px-Gegene_-_Generatrice_pour_torture_a_l-electrici.JPG pinces

" crocodiles ", disent les ouvriers des lignes téléphoniques qui les utilisent. Il m'en fixa une au lobe de l'oreille droite, l'autre  au doigt du même coté.  

D'un seul coup, je bondis dans mes liens et hurlai de toute ma voix. Charbonnier venait de m'envoyer dans le corps la première décharge électrique. Près de mon oreille avait jailli une longue étincelle et je sentis dans ma poitrine mon coeur

s'emballer. Je me tordais en hurlant et me raidissait à me blesser, tandis que les secousses commandées par Charbonnier, magnéto en mains, se succédaient sans arret. Sur le meme rythme, Charbonnier scandait une seule question en martelant les syllabes : " Ou es-tu hébergé ? "

Entre deux secousses, je me tournai vers lui pour lui dire : " Vous avez tort, vous vous en repentirez ! " Furieux, Charbonnier tourna à fond le rhéostat de sa magnéto : " Chaque fois que tu me feras la morale, je t'enverrai unepince-crocodile-mactallique.jpg

giclée ! " et tandis que je continuais à crier, il dit à Jacket : " Bon Dieu, qu'il est gueulard ! Foutez-lui un baillon ! " Roulant ma chemise en boule, Jacquet me l'enfonça dans la bouche et le supplice recommença. Je serrai de toutes mes forces le tissu entre mes dents et j'y trouvai presque un soulagement.

Brusquement, je sentis comme la morsure sauvage d'une bete qui m'aurait arraché la chair par saccades.

Toujours souriant au-dessus de moi, Jacquet m'avait branché la pince au sexe. Les secousses qui m'ébranlaient

étaient si fortes que les lanières qui me tenaient une cheville se détachèrent. On arreta pour les rattacher et on continua.

Bientot le lieutenant prit le relais de Jacquet. Il avait dégarni un fil de sa pince et le déplaçait sur toute la largeur de ma poitrine. J'étais tout entier ébranlé de secousses nerveuses de plus en plus violentes et la séance se prolongeait.

On m'avait aspergé d'eau pour renforcer encore l'intensité du courant et, entre deux " giclées ", je tremblais aussi de froid. Autour de moi, assis sur les paquetages, Charbonnier et ses amis vidaient des bouteilles de bières. Je mordais mon baillon pour échapper à la crampe qui me tordait tout le corps. En vain.

 

à suivre ...                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                      

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