50 Ans d'indépendance, Henri ALLEG, Témoignage (7).

Publié le par Mohamed-Laid-Anas GUENDOUZ

images (7)         Dans les mains de mon tortionnaire, je vis un appareil plus gros, et dans laimages--5--copie-1.jpg souffrance

même je sentis une différence de qualité. Au lieu des morsures aiguës et rapides qui semblaient me déchirer le corps, c'était maintenant une douleur plus large qui s'enfonçait

profondément dans tous mes muscles et les tordait plus longtemps. J'étais crispé dans mes liens, je serrais les mâchoires sur mon bâillon et gardais les yeux fermés. Ils s'arrêtèrent, mais je continuais à trembler nerveusement.

" Tu sais nager ? dit Lorca, penché sur moi. On va t'apprendre. Allez, au robinet ! "

Soulevant ensemble la planche sur laquelle j'étais toujours attaché, ils me transportèrent ainsi dans la cuisine. Là, ils posèrent sur l'évier l'extrémité du bois ou se trouvait ma tête. Deux ou trois paras tenaient l'autre bout. La cuisine n'était éclairée que par la vague lumière du couloir. Dans la pénombre, je distinguai Erulin, Charbonnier et le capitaine Devis qui semblait avoir pris la direction des opérations.

Au robinet nickelé qui luisait au-dessus de mon visage, Lorca fixait un tuyau de caoutchouc. Il m'enveloppa ensuite la tête d'un chiffon, tandis que Devis lui disait : " Mettez-lui un taquet dans la bouche. " Au travers du tissu, Lorca me pinçait le nez. Il cherchait à m'enfoncer un morceau de bois entre les lèvres pour que je ne puisse fermer fermer la bouche ou rejeter le tuyau.

Quand tout fut prêt, il me dit : Quand tu voudras parler, tu n'auras qu'à remuer les doigts. " Et il ouvrit le robinet. Le chiffon s'imbibait rapidement. L'eau coulait partout : dans ma bouche, dans mon nez, sur tout mon visage. Mais pendant un temps je pus encore aspirer quelques petites gorgées d'air. J'essayais en contractant le gosier, d'absorber le moins possible d'eau et de résister à l'asphyxie en retenant le plus longtemps que je pouvais l'air dans mes poumons. Mais je ne pus tenir plus de quelques instants. J'avais l'impression de me noyer et une angoisse terrible, celle de la mort elle-même, m'étreignit. Malgré moi, tous les muscles de mon corps se bandait inutilement pour m'arracher à l'étouffement. Malgré moi, les doigts de mes deux mains s'agitèrent follement. " ça y est ! Il va parler " dit une voix.

L'eau s'arrêta de couler, on m'enleva le chiffon. Je respirai. Dans l'ombre, je voyais les lieutenants et le capitaine, cigarettes aux lèvres, frapper à tour de bras sur mon ventre pour me faire rejeter l'eau absorbée. Grisé par l'air que je respirais, je sentais à peine les coups. " Alors ? " Je restais silencieux. " Il s'est foutu de nous ! Remettez-lui la tête dessous ! "

         Cette fois, je fermais les poings à m'enfoncer les ongles dans la paume. J'étais décidé à ne plus remuer les doigts. Autant mourir asphyxié du premier coup. J'appréhendais de retrouver ce moment terrible ou je m'étaisimages--3--copie-2.jpg senti sombrer dans l'inconscience, tandis qu'en même temps je me débattais de toutes mes forces pour ne pas mourir. Je ne remuais plus les doigts mais, à trois reprises, je connus cette angoisse insupportable. In extremis, ils me laissaient reprendre mon souffle pendant qu'ils me faisaient rejeter l'eau.

Au dernier passage, je perdis connaissance.

           En ouvrant les yeux, je mis quelques secondes à reprendre contact avec la réalité. J'étais étendu, détaché et nu, au milieu des paras. Je vis Charbonnier penché sur moi. " ça va, dit-il aux autres, il revient. " Et s'adressant à moi : " Tu sais, tu as bien failli y rester. Ne crois pas que tu vas toujours pouvoir t'évanouir ... Lève-toi ! " Ils me mirent debout. Je titubais, m'accrochais à l'uniforme même de mes bourreaux, prêt à m'écrouler à tout moment. Avec des gifles et des coups de pied ils me jetaient comme une balle de l'un à l'autre. J'esquissai un mouvement de défense. " Il a encore du réflexe ... la vache ", dit quelqu'un.

" Et maintenant, qu'est-ce qu'on va lui faire ? dit un autre. Entre les rires, j'entendis : " On va le roussir. " --- " Tiens, je n'ai jamais vu ça " C'était Charbonnier du ton de quelqu'un qui va faire une nouvelle expérience.images--4--copie-1.jpg

On me poussa dans la cuisine et là on me fit allonger sur le potager et l'évier. Lorca m'entoura les chevilles d'un chiffon mouillé, puis les attacha fortement avec une corde. Tous ensemble, ensuite, ils me soulevèrent pour m'accrocher, la tête en bas, à la barre de fer de la hotte au-dessus de l'évier. Seuls mes doigts touchaient le sol. Ils s'amusèrent pendant un moment à me balancer de l'un à l'autre, comme un sac de sable. Je vis Lorca qui allumait lentement une torche de papier à la hauteur de mes yeux. Il se releva et tout à coup je sentis la flamme sur le sexe et sur les jambes, dont les poils s'enflammèrent en grésillant. Je me redressai d'un coup de reins si violent que je heurtai Lorca. Il recommença une fois, deux fois, puis se mit à me brûler la pointe d'un sein.

Mais je ne réagissais plus suffisamment, et les officiers s'éloignèrent. Seuls restaient à mes cotés Lorca et un autre.

De temps en temps ils se remettaient à me frapper ou m'écrasaient de leurs bottes l'extrémité des doigts, comme pour me rappeler leur présence. Les yeux ouverts, je m'efforçais de les surveiller pour ne pas être surpris par leurs coups, et dans les moments de répit, j'essayais de penser à autre chose qu'à mes chevilles cisaillées par la corde.

 

à suivre ...

 

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