50 Ans d'indépendance, Henri ALLEG, Témoignage (8).

Publié le par Mohamed-Laid-Anas GUENDOUZ

images (7)-copie-1      Enfin, du couloir, deux bottes marchèrent vers mon visage. Je vis la figure renversée de Charbonnier accroupi qui me fixait : " Alors, tu parles ? Tu n'as pas changé d'avis ? " Je le regardai et ne répondis pas. " Détachez-le. " Lorca libéra la corde qui me liait à la barre tandis que l'autre me tirait par le bras. Je tombai à plat sur le ciment. " Lève-toi ! " Je n'y arrivai pas tout seul. Soutenu de chaque coté, je sentais la plante de mes pieds enflée au point de me donner l'impression que chacun de mes pas s'enfonçait dans un nuage. Je remis ma veste et mon pantalon et je dégringolai jusqu'au bas d'un escalier.

Là, un autre para me releva et me plaqua le dos contre le mur en me retenant des deux mains. Je tremblais de froid, d'épuisement nerveux, je claquais des dents. Le compagnon de Lorca --- celui qui s'était "occupé" de moi à la cuisine --- était arrivé sur le palier. " Marche ! " dit-il. Il me poussa devant lui et, d'un coup de pied, me jeta par terre. " Tu ne vois pas qu'il est groggy, dit l'autre avec un accent de France : fous-lui la paix ! " C'étaient les premières paroles humaines que j'entendis. " Des mecs comme ça, il faudrait les bousiller tout de suite ", répondit mon tortionnaire. Je tremblais sur mes jambes et pour ne pas tomber, je m'appuyais des paumes et du front contre le mur du couloir. Il me fit mettre les mains derrière le dos et m'attacha les poignets avec une fine cordelette, puis me jeta dans une cellule.alger_rep_du_16_au_30_juin_2004-5b3f0.jpg

      A genoux, j'avançai vers une paillasse tout contre le mur. J'essayai de m'y étendre sur le ventre, mais elle était couturée de toutes parts de fil de fer barbelé. Derrière la porte, j'entendis rire : " Je l'ai mis avec la paillasse à fil de fer barbelé. " C'était toujours le même. Une voix lui répondit : " Il a quand même gagné une nuit pour donner à ses copains le temps de se tirer. "

Les cordelettes m'entraient dans la chair, mes mains me faisaient mal et la position dans laquelle mes bras étaient maintenus me brisait les épaules. Je frottai le bout de mes doigts contre le ciment brut pour les faire saigner et dégager un peu la pression dans mes mains gonflées, mais je n'y réussis pas.

D'une lucarne, dans le haut du mur, je voyais la nuit s'éclaircir. J'entendis un coq chanter et je calculai que paras et officiers, fatigués par leur nuit, ne pourrait revenir avant neuf heures au moins ; qu'il me fallait donc utiliser au mieux tout ce temps pour reprendre des forces avant le prochain " interrogatoire ". Tantôt sur une épaule, tantôt sur l'autre, j'essayais de me décontracter, mais mon corps refusait de se calmer. Je tremblais constamment et je ne pus trouver un moment de repos. Je frappai avec le pied à plusieurs reprises contre la porte. Enfin, on vint. " Qu'est-ce que tu veux ? " Je voulais aller uriner. " Pisse sur toi ", me répondit-on de derrière la cloison.

Il faisait déjà jour quand un para, celui-là même qui avait trouvé excessive la brutalité de son collègue, apparut et me dit: "Allez, on déménage. " Il m'aida à me lever et me soutint tandis que nous montions les escaliers.images (5)-copie-1

Ils aboutissaient à une immense  terrasse. Le soleil y brillait déjà fort, et au-delà du bâtiment on découvrait tout un quartier d'El-Biar. Par les descriptions que j'en avais lues, je me rendis compte d'un coup que j'étais dans l'immeuble des paras ou Ali Boumendjel, avocat à la Cour d'appel d'Alger, était mort. C'était de cette terrasse que les tortionnaires avaient prétendu qu'il s'était jeté pour " se suicider ". Nous descendîmes par un autre escalier dans l'autre partie de la maison, puis mon geôlier m'enferma dans une petite pièce obscure. C'était un cachot ...

à suivre ...

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