Cinquante ans après, une famille de Français d'Algérie ...

Publié le par Mohamed-Laid-Anas GUENDOUZ

images--20-.jpgJean-Paul, 82 ans, se souvient de l’ami arabe qui lui sauva la vie, du bateau en 1963. De la guerre d’Algérie, son petit-fils sait ce qu’il a appris au lycée. Réunion familiale de trois générations, à Nice, autour d’une chorba.

quelques jours en vacances chez ses parents. L’idée de réunir tout le monde à Nice pour parler le temps d’un déjeuner de leur famille pieds-noirs, du rapport à cette Algérie qui fête les 50 ans de son indépendance, lui paraissait intéressante. François Apap a 47 ans, est né en métropole après le départ d’Algérie. «Il y a une telle distorsion,dit-il, entre les discours et ce que nous en ont dit nos parents…» Trois jours plus tard, en arrivant sur les hauteurs de Nice, le soleil arrose la baie, François part faire le marché ; sa femme, Géraldine, se douche ; son plus jeune fils, Colin, joue devant la maison ; son père, Jean-Paul, bricole au fond jardin. La mère, Marie-Claude, 76 ans, est encore seule dans la cuisine. Elle s’essuie les mains dans un torchon, fait la bise puisqu’elle a les mains mouillées. La maison est ouverte sur le jardin. En-bas, la ville dans sa cuvette. En face, la mer. «Quand on a visité,dit-elle, il y avait tout à refaire mais on s’est dit qu’ici, tous les matins en se réveillant, on verrait chez nous, de l’autre côté.»Jean-Paul, 82 ans, revient du jardin. Il est chaleureux mais François, rentré du marché, confie qu’il le trouve «tendu» à l’idée de «remuer tout ça».Lucas, son fils aîné, 19 ans, arrive. «Allez, on passe à table.»

«Les colons, ces voleurs»images--19-.jpg

Jean-Paul sert un vin d’orange amère, délicieux. «Chez nous, on faisait le même, glisse Marie-Claude. J’ai repris la recette de ma mère, avec des fruits de bigaradiers, des orangers non greffés, c’est pour ça que les fruits sont amers.» Sa famille à elle, originaire de France, vivait en Tunisie jusqu’à l’indépendance. Elle rejoint alors Bougie, sur la côte, à 250 kilomètres à l’ouest d’Alger. Les Apap, eux, étaient arrivés au XVIIesiècle, «bien avant les Français», depuis l’île maltaise de Gozo, comme beaucoup de pieds-noirs. Ils venaient pour moitié de Malte, pour moitié d’Espagne. «Il faudrait remonter aux singes, lâche Jean-Paul, pour retrouver peut-être un aïeul né en métropole française.»

La famille a vécu de la pêche dans un petit village, Djedjelli, où le père et un oncle de Jean-Paul ont ensuite monté un café-restaurant, avec dancing au-dessus, salle de cinéma derrière. Marie-Claude montre une photo de la grande bâtisse blanche, orientale. Un cyclone l’a balayée en 1928, ils se sont alors installés à Bougie. Le père de Jean-Paul est devenu directeur des stations-service de la région, puis son fils, représentant en papeterie tout en faisant le correspondant de la Sacem dans la région. «Une petite bourgeoisie, arrivée là à force de travail», résume la mère.

images--24-.jpgElle a préparé des boureks (des bricks fourrées à la viande), et une chorba que le père laisse refroidir devant lui. Il raconte les paysages, la corniche «de 96 kilomètres» séparant Djidjelli de Bougie. Il décrit un paradis perdu, dit que là-bas tout le monde se mélangeait, qu’ils n’étaient pas repliés entre pieds-noirs. «La seule chose qui faisait qu’on ne pouvait pas fusionner, c’étaient les femmes. Quand on allait au bal, nos copains musulmans nous demandaient si on amenait nos sœurs. Je leur disais: "Qu’est-ce que tu m’emmerdes ? Amène ta sœur et j’amène la mienne".»

Tout à l’heure, dans la cuisine, quelqu’un a demandé à Lucas, le fils de François, ce qu’il savait de l’Algérie, des pieds-noirs. «Ce que j’ai appris au lycée», a-t-il répondu. «C’est-à-dire ?» a demandé la grand-mère.«J’ai commencé à vous le dire l’autre jour mais vous ne m’avez pas écouté.» Comme tout le monde le pressait de raconter, il a dit qu’on lui avait enseigné «de façon neutre» la colonisation, De Gaulle, les accords d’Evian. Sans s’en rendre compte, la grand-mère a ponctué chaque phrase. Les colons : «Ah oui, ces tyrans, ces voleurs, c’est ça ?» De Gaulle : «Ce traître !» L’indépendance : «Ils sont bien malheureux maintenant, ils n’ont plus de travail et des Chinois qui construisent tout.» Sans se démonter, Lucas a répondu : «C’est un peu facile de dire que de Gaulle était un traître. Pour moi l’indépendance était inéluctable, il fallait que ça se termine.» Sa grand-mère a alors répliqué, d’une voix sourde. «Il fallait que ça se termine, mais pas comme ça.»

Au début des «événements», ils n’en percevaient que de lointaines ondes. «Quand il y avait des manifestations, dit Jean-Paul, on y allait chacun de son côté, nous en criant "Algérie française", eux "vive le FLN", après, on se retrouvait pour boire un verre.» Puis cela s’est tendu. Un soir, alors qu’il devait se rendre le lendemain pour son travail à Sétif, à 100 kilomètres au sud de Bougie, l’un de ses amis, Allal, est venu le trouver. «Tu n’y vas pas, lui a-t-il dit. Tu restes chez toi.» Ils ont appris ensuite qu’il y avait eu une embuscade. Une autre fois, l’un des pompistes qui travaillait pour le père a été arrêté, parce que son frère avait pris le maquis. «Mon père s’est démené pour le faire sortir», raconte Jean-Paul. Le commissaire, qui débarquait de métropole, aurait dit : «Vous les pieds-noirs, je ne vous comprends pas. Vous passez vos journées à bouffer de l’Arabe, et quand on en arrête un, vous êtes les premiers à le défendre.» Ils n’ont jamais subi de violence. Marie-Claude se souvient juste de la peur. De son fils aîné qui avait un an au printemps 62 et qui s’est un jour recroquevillé dans son berceau, à l’explosion d’une bombe.images--23-.jpg

Ils sont restés un an à Bougie, après l’indépendance. «On a voulu y croire, dit-elle. On a essayé de travailler, on se disait que les gens allaient revenir.» Puis en mai 63, elle a accouché de son deuxième fils. Elle se trouvait à la maternité quand son mari est venu lui dire qu’il avait vendu son affaire, à son copain Allal. Quelques jours plus tôt, en allant déclarer leur bébé avec son père, il était passé devant la mairie en 404, le vieux lui avait demandé pourquoi il ne s’arrêtait pas. «Mais papa, c’est fini ça. Il faut aller au consulat. On est dans un pays étranger maintenant.» Le grand-père s’était décomposé. Ils ont réservé des places sur un bateau partant pour Bordeaux en juin, ont rempli un conteneur de 25 m3 pour toute la famille. Jean-Paul avait 33 ans, Marie-Claude 28 ans. «On avait un chat, poursuit-il. On l’avait appelé Zatopek parce qu’il avait de grandes pattes. On l’a donné à des voisins arabes mais quand on est partis de Bougie, il courait derrière la voiture avec ses longues pattes. Je vous dis pas dans quel état était mon père.»

Ce sentiment de dépossession

A mesure que le repas avance, Jean-Paul reprend l’accent pied-noir, parle avec des gestes, fond en larmes lorsqu’il évoque un voisin arabe, fait rire tout le monde en reprenant des expressions de là-bas. «La putain de ta mère, ça fait longtemps que je t’avais pas vu, ça fait plaisir !» François le relance sur la colonisation. Ce qui le travaille, lui, c’est ce sentiment de dépossession, de trahison, qui emplit encore ses parents. Il y a beaucoup d’amertume dans leurs réponses. «Pour nous,dit le fils, l’intégration a été facile. Nous ne nous sommes jamais heurtés au racisme, nous n’avons pas été montrés du doigt comme eux à leur arrivée en France.»

A Bougie, son père jouait du basson dans un petit orchestre symphonique. En France, ses quatre fils ont fait le conservatoire, sont devenus musiciens professionnels. François joue du basson, les autres du violon, du cor, de l’alto. «C’est la compensation de l’exil, glisse la mère. Si nous n’étions pas venus ici, ils n’auraient jamais pu faire ces études.» Au conservatoire supérieur, François avait un copain, fils de pieds-noirs comme lui. Un jour, devant un couscous, alors qu’ils s’amusaient à parler avec l’accent, «Ti es d’où toi ?», ils ont découvert qu’ils étaient du même village, que leurs pères avaient joué de la musique ensemble à Bougie. Le copain est alors venu passer un week-end à Nice, Jean-Paul lui a montré une photo du petit orchestre. Quelques semaines plus tard, dans la famille du copain, le père lui a sorti la même photo.

telechargement--7-.jpgA l’hôtel d’Orient

Les Apap ont refait leur vie à Nice, bien moins riches qu’en Algérie. Ils sont devenus cavistes, dans une petite boutique tout en longueur. Ils ne faisaient une pause que le dimanche après-midi, qu’ils passaient en famille, souvent à regarder des diapositives du pays. «Quand le père te disait : "Va me chercher le projecteur et l’écran", tu te disais : "Putain, on va encore y avoir droit"», rigole François. «Il fallait bien maintenir le moral des grands-parents», répond la mère. Elle montre son fils, ses petits-fils : «On a passé le plus dur maintenant. Pour nous c’est inguérissable. On s’est retrouvés pris dans une page d’histoire, on n’y pouvait rien.» François dit que les femmes ont permis d’avancer. Marie-Claude acquiesce. «On s’occupe des enfants et puis on est plus dans la vie. Les hommes sont plus nostalgiques.» Leur rapport aux immigrés français n’est pas simple. «Nos Arabes n’avaient rien à voir avec les Arabes d’ici», siffle le père. Il se dit «raciste avec ceux d’ici»,mais ajoute qu’à «ceux qui s’intègrent», il donnerait volontiers «la priorité pour le travail», parce qu’ils «viennent de plus loin, ont fait plus de chemin».

Il est retourné pour la première fois en Algérie en 1975, avec son père.«On est arrivés àimages--21-.jpg Bougie sans prévenir personne, on a pris une chambre à l’hôtel d’Orient. Le lendemain matin, avec le téléphone arabe, tout le monde était au courant. On a reçu un accueil, vous pouvez pas imaginer. Ils nous ont rendus malades de gâteaux et de café.» Quand il y est retourné en famille, Allal leur a prêté sa Fiat Uno toute neuve avec, au milieu des papiers du véhicule, «pour l’entretien», 150 euros qu’il n’était pas question de refuser. A présent, c’est fini, Jean-Paul ne veut plus y aller. «J’ai l’impression de voir un cadavre», dit-il. On pense qu’il parle de l’Algérie, un silence passe, mais ce n’est pas cela. «La ville a trop changé, poursuit-il, je ne connais plus personne. Je reconnais les formes, mais il n’y a plus rien dedans.»Le cadavre ce sont ses souvenirs.

L’après-midi s’achève, le soleil file vers l’ouest. Là-bas, la mer se confond à présent avec le ciel. Jean-Paul a sorti une petite mandarine,«macérée en 1954 à Bougie». Il répète qu’il ne veut plus y mettre les pieds, mais confie que la nuit, lorsqu’il fait des insomnies, il ferme les yeux dans son lit, et refait lentement les 96 kilomètres de la corniche qui mène de Djidjelli à Bougie.

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